John Maus: interview

A la question que nous nous étions posée sous la forme d’un article intitulé “Où es-tu John Maus?”, la réponse est arrivée.
A 31 ans, presque cinq ans après son second album “Love Is Real”, John Maus sort de l’ombre avec “We Must Become The Pitiless Censors Of Ourselves”. Un titre en forme d’affirmation stricte pour un album qui est pourtant le plus dansant, mais aussi le plus cohérent de l’énigmatique artiste américain.
Aujourd’hui professeur en philosophie politique, le compositeur est encore étudiant en composition musicale quand il se lie d’amitié avec Ariel Pink et oeuvre à ses côtés au sein de Haunted Graffiti. Il collabore aussi par la suite avec Panda Bear et Holy Shit avant de sortir un premier album solo, “Songs”, en 2006. Celui-ci sera suivi un an plus tard de “Love Is Real”. Deux albums majoritairement assassinés par la critique dont, très humoristiquement, il reprend certaines citations sur sa page Myspace en guise de biographie. Parmi celles-ci, on trouve une phrase intéressante :”It seems as if Maus sabotages practically any hint of an interesting melody, lyric, or instrumental part with a blatantly grating one at almost every turn.”. John Maus n’échappe pas aux errements inhérents à chaque précurseur, essayant de mettre en forme sa propre idée de la musique pop. Pourtant, sous les expérimentations de ses deux premiers disques se profile déjà une vision unique, impossible à nier en écoutant la folle frénésie d’un titre comme “Maniac” ou la sublime mise en abyme de “Do Your Best”.
L’aura des mythes se forge au fil du temps et John Maus en fait partie. Reclus dans le silence à Hawaiï où il enseignait la philosophie à l’université, il semblait avoir disparu du monde. C’est lentement que s’est construit l’impact de ses deux albums, certainement amplifié par son absence. Comme un secret que l’on se murmure d’oreille à oreille, le nom de John Maus est doucement sorti du simple cercle d’initiés. Il a fini par se répandre comme une traînée de poudre, bâtissant peu à peu une attente, sûrement alimentée indirectement par le récent succès commercial et la mise en lumière médiatique d’Ariel Pink. Il n’est cependant pas question de se baser uniquement sur cela et de remettre en cause le talent dont il dispose, qui se déploie clairement au fil de ce troisième disque.
L’album s’ouvre sur “Streetlights” inondé comme John Maus en a l’habitude de nappes de synthétiseurs façon années 80. On retrouve immédiatement son mélange de pop synthétique et de new wave, ainsi que ses rythmes minimalistes aux martèlements électroniques. Ces derniers appuient toujours ses allégories philosophiques courtes et inlassablement scandées en quelques phrases. Mais ce troisième album marque clairement un tournant dans les intentions de l’artiste: pour la première fois, il semble trouver l’équilibre mélodique sur l’intégralité du disque, ce qui n’était pas le cas pour les deux précédents, franchement inégaux. Lors de notre rencontre, John Maus expliquera s’être rendu fou en se concentrant uniquement sur le travail et la question de “ce qui constitue l’essence de la musique pop”. Peut-être s’est-il rendu fou mais il reste que cet album est construit et constitue un point d’envol, libéré d’un carcan d’hésitations. On pourra reprocher à l’exercice une répétition parfois lassante, principalement due à l’usage constant du synthétiseur et à ces phrases répétées en boucle. Mais indéniablement, des chansons comme “Quantum Leap”, “Keep Pushing On”, “Believer” et l’excellent “The Crucifix” sont des hymnes accrocheurs qui prennent l’allure de ritournelles pop qu’on ne peut plus s’enlever de la tête une fois écoutées. Même la balade délicate “Hey Moon” de Molly Nilson, ici interprétée avec la chanteuse, réminiscence d’un état de solitude complète, n’assombrit pas le tableau. Elle paraît narrer une histoire ancienne, auquel le chanteur dit joliment adieu, tendant les bras vers les promesses de l’inconnu. John, ravie de te revoir.
RETROUVEZ L’INTERVIEW DE JOHN MAUS (ICI RÉSUMÉE) DANS SON INTÉGRALITÉ DANS LE PREMIER NUMERO PAPIER DE WOW MAGAZINE, SORTIE LE 21 JUIN
- It’s almost been 5 years since you released “Love is real”: what happened in your life during this time and why such a long gap between these two albums? Cinq ans se sont écoulés depuis la sortie de “Love Is Real”: que s’est-il passé dans ta vie depuis tout ce temps et pourquoi un écart aussi long entre ces deux derniers albums?
I don’t know why it took so long to do this next one, I was really hoping it would be a transition into something new but it ended up being more of a consumption of the first two records. I was also working and doing school so maybe that’s why it took me so long. I don’t plan on taking that long for the next one which I’m interested in starting immediately.
Je ne sais pas pourquoi cela a pris si longtemps pour sortir ce nouvel album. J’espérais qu’il s’agisse d’une sorte de transition vers quelque chose de nouveau mais ça s’est finalement transformé en une consommation des deux premiers albums. Je travaillais et je donnais des cours aussi, donc c’est peut-être pour ça que ça a pris aussi longtemps. Je ne pense pas prendre autant de temps pour le prochain album, sur lequel j’ai envie de commencer à travailler immédiatement..
- Where does the title of your album “We Must Become The Pitiless Censors Of Ourselves” come from? D’où viens le titre de ton album “We Must Become The Pitiless Censors Of Ourselves” ?
This comes from a thesis on contemporary art that the french contemporary philosopher Alain Badiou put out years ago. To put forward he has all those different ideas and in that particular thesis, he claims that all art and all thought is ruined when we accept this situation imperative to just consume, communicate, enjoy and say whatever we want. So in order to try and interrupt that, his axiom is that we have to struggle, we have to become “the pitiless censors of ourselves” since the world no longer censes anything and just communicate, communicate, communicate.
Le titre vient d’une thèse sur l’art contemporain que le philosophe français Alain Badiou a sorti il y a des années. Pour aller plus loin dans l’explication, il a différentes idées mais dans cette thèse en particulier, il explique que tout art et toute pensée est ruinée quand nous acceptons cet impératif d’uniquement consommer, communiquer, profiter et raconter tout ce qui nous passe par la tête. Ca nous encourage à être vulgaires, obscènes et ça transforme tout ceci en un non-sens sans fin. Donc pour essayer d’interrompre ce cycle, son axiome est que nous devons nous battre, nous devons devenir “d’impitoyables auto-censeurs” puisque le monde ne censure plus rien et ne fait plus que communiquer, communiquer, communiquer.
- What influenced you for this third record? Quelles ont été tes influences pour ce dernier album?
The whole influence behind the record was a: “keep pushing on, try to break through” type of vibe, when maybe the last record was about some relation to the divine or something. This one was about the work and trying to keep going forward with work and to be “the pitiless censor of yourself”. That was what guided it.
L’influence générale derrière ce nouvel album pourrait se résumer à: “continue à avancer, va de l’avant”, alors que l’ancien album était plus en rapport avec une sorte de relation au divin. Celui-ci était vraiment ciblé sur le travail, essayer d’avancer dans celui-ci et d’être “ton auto-censeur sans pitié”. C’est vraiment ce qui a guidé cet album.
- In this new album, there’s a song called “Cop Killer”. What is it about? Sur cet album, il y a cette chanson appelée “Cop Killer”. De quoi parle t-elle?
We should never kill human beings of course, but we should kill the cops, the police in our head. The police in a broader sense, the law and the rules. We should constantly be revolting against it so that what it represents becomes ever more molecular. We should also be trying to fight the law so that there’s nothing else than us. Not that it’s possible or we can finally arrive at that. But we could orientate ourselves perhaps towards that.
Nous ne devrions jamais tuer d’êtres humains bien sûr, mais nous devrions tuer les policiers, la police dans notre tête. La police au sens large, la loi et les règles. Nous devrions constamment nous révolter contre elle afin que ce qu’elle représente ne soit plus que vague, moléculaire. Nous devrions aussi combattre la loi afin qu’il n’y aie plus rien d’autre que nous. Pas que ce soit possible ou que nous puissions réellement arriver à ça, mais nous pourrions peut-être nous orienter dans cette direction.
- What’s your idea of happiness? Quelle est ton idée du bonheur?
I’m not sure. I think the happiest I’ve ever been and I know this is a cliché is worrying about other people. I’ve really struggled with this. It has nothing to do with making music, but when that takes up all your time, you miss this chance at happiness which is that lots of people can use your help. Trying to find situations where people are asking for it and trying to be of service, giving them a place to stay, sharing your experience with them, whatever they need. Maybe you’ve gone through problems that they’re dealing with and you can try to help them through. Things like this tend to put one in a space of gratitude and in that space, it’s possible to see something like happiness.
Je ne suis pas sûr. Je pense que le plus heureux que j’ai été, et je sais que ceci est un cliché, c’est quand je me suis inquiété pour d’autres personnes. Je me suis vraiment battu avec ça. Ca n’a rien à voir avec la musique, mais quand celle-ci prend tout ton temps, tu passes à côté de cette chance du bonheur de pouvoir aider des gens. Trouver des situations où tu puisses aider et faire passer d’autres avant toi, leur offrir un endroit où dormir, partager ton expérience avec eux ou quoi que ce soit dont ils aient besoin. Peut-être as-tu traversé des problèmes qu’ils traversent eux mêmes et tu peux essayer de les conseiller. Des choses comme ça tendent à placer tout un chacun dans un espace de gratitude, et dans cet espace il est possible de voir quelque chose comme le bonheur.
- What’s coming up for you? Quels sont tes projets?
I’m going to tour in the US, but I see the “playing shows thing” as a limited release deal. I don’t wanna speak in absolutes or anything but I think it will probably be the last time I do the show like this. It may be the last time I do live shows actually. I don’t mean to sound like I’m complaining and I also know there are lots of people who would give anything to get up on stage. There are different approaches to the live performance but how I’ve been doing it is really hard, I’m physically uncapable of sustaining that very much longer. I’m in a whole mind set that in order for it to be worth while, I have to walk through fire, I have to take it really far. And I just think the whole recorded music is a much better investment, it’s a much better way to spend the energy, to share and give than getting up on stage. I don’t know how I’m going to do it. So I’m going to do the american tour and then I want to get right to work on a new album, get it done quicker and try to learn from the mistakes I did with the last one.
Je vais partir en tournée aux USA, mais je vois les concerts comme quelque chose de relativement limité. Je ne veux pas parler de façon définitive mais je pense que ce sera sans doute la dernière fois que je le fais de cette manière. Ce sera peut-être même la dernière fois que je monte sur scène. Je ne veux pas avoir l’air de me plaindre et je sais que beaucoup donneraient n’importe quoi pour monter sur scène. Il y a différentes approches à la performance scénique mais la manière dont je le fais est très éprouvante et je ne pense pas physiquement pouvoir tenir et poursuivre cela très longtemps. Je suis dans cet état d’esprit qui me dit que pour que ça en vaille la peine, je dois pousser la performance le plus loin possible. Je crois aussi que l’enregistrement musical est un bien meilleur investissement, une meilleure façon de dépenser son énergie, de donner et de partager que de monter sur scène. Je ne sais pas comment je vais faire. Donc, je vais d’abord faire la tournée américaine et ensuite je veux directement commencer à travailler sur un nouvel album, le réaliser beaucoup plus rapidement et apprendre des erreurs que j’ai faites avec le dernier.
- Interview Emilie Lauriola, photo Jennifer Juniper Stratford

avril 27th, 2011at 12:51(#)
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