Festival de Cannes 2010: jour #2

mai 13th, 2010  |  Published in CINEMA/FILM

Angélica et moi

Manoel de Oliveira a cent un an et demi. Lunettes, canne luxueuse, sourire, le réalisateur portugais se porte comme un charme. Il pense à L’étrange affaire Angélica, présenté en ouverture de la sélection Un Certain Regard, depuis soixante ans. Pour faire simple, il a le temps.
Son film est envoûtant. Il y est question d’un photographe appelé une nuit en urgence pour prendre en photo une très belle jeune femme qui vient de mourir.
Au moment de prendre le cliché, à travers l’objectif, le visage revient à la vie. Suit une pérégrination mentale éblouissante sur la mort.
Ses journées, il les passe à photographier des ouvriers qui travaillent dans des champs. Il réfléchit, va dans une église et dit très clairement à haute voix « Dieu est en moi ».
Pas vraiment dans l’air du temps cette religiosité, n’est-ce pas ?
Mais cette pensée est concrète et j’ose le dire, subversive, portée par des images merveilleuses de la nuit portugaise, des champs, des intérieurs d’une pension où il vit entouré de gens qui se demandent bien d’où peut venir cet air détaché, resserré sur lui-même, incompréhensible. Le jeune homme n’est pas dans le monde. Tout à coup, il s’est mis à penser radicalement.

Difficile de sortir dans les ruelles cannoises en pouvant avoir une conversation après cela. Il faut pourtant prévoir la soirée que je passerais sur la plage Chérie Chérie, la Quinzaine des Réalisateurs tient là une fête dans quelques heures. En général la musique est plutôt très bonne, c’est quand même rare il faut bien le dire durant le festival. La présence musicale est par exemple incongrue lors des montées des marches. Eva Longoria vient d’ailleurs d’y apparaître sur fond de pseudo titre d’une ancienne lolita produite par la « crème de l’électro française » si vous voyez ce que je veux dire.


Mais peu de temps finalement avant d’enchaîner avec le film coréen The Housemaid réalisé par IM Sangsoo, en compétition officielle. L’histoire d’une jeune bonne à tout faire débarquant dans une famille très riche, qui pourrait tourner bien vite au thriller érotique s’il ne déviait vers le véritable drame sur fond de lutte des classes contemporaine. C’est un film chargé, chaque plan est travaillé, rien à enlever. En gros, il y a du cinéma par ici. Le scénario est lustré, poli, nous avons à faire à un film de festival. D’ores et déjà petite prévision sur le palmarès, l’actrice Youn Yuh-Jung qui incarne une vieille domestique tient probablement un prix. Son jeu est puissant, il appuie bien l’ironie de fond qui se dégage du film.

Mais je n’y suis pas trop, beaucoup de gens parlent et des mails arrivent en disant des trucs comme opening weekend with an exclusive Beach Party featuring a full-scale fashion show and special performance. Et cette étrange affaire Angélica, allez savoir pourquoi, me fait penser à un écrivain français disparu en 2003, Frédéric Berthet. Au milieu des strass, il parlait d’enfer, un verre à la main. Dans une ébauche de roman intitulé Journal de Trêve, il confiait « Quelque chose en moi est un oiseau de proie qui ne se posera pas. » C’est l’idée finalement et c’est la meilleure : être à Cannes en apesanteur.

- Arnaud Jamin

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