Arnaud Fleurent-Didier : Interview

C’est lui qui fait vraiment débuter la décennie de la chanson française. On a l’intime conviction que son disque La Reproduction est là pour un long moment.
Intelligent et érudit, il nous en a parlé dans son fief de la place Clichy.
- Vouliez-vous faire un disque populaire ?
Quelqu’un me racontait que lorsque le facteur a amené le disque chez lui, sa mère, qui a 75 ans, s’en est emparé en disant « C’est pour moi ». C’est rassurant de se dire que des gens de cet âge peuvent être touchés par sa structure et qu’ils peuvent y trouver des échos de disques qui se faisaient avant. En concert, une chanson comme Mémé 68 plaît à des ados. Il n’est pas enfermé dans le public des trentenaires même si ses préoccupations sont celles de cette génération-là. Et il voit au-delà de cette image de parisien bourgeois. J’aime l’idée qu’on comprenne tous les textes d’un album. Bashung ou Ferré ont écrit des chansons obscures, je préfère quand c’est plus clair et accessible. Qu’un disque s’adresse au plus grand nombre.
Beaucoup pensent qu’il y a du second degré dans La Reproduction, ces gens-là manipulent peut-être mal la langue française. Le second degré, à trop forte dose, est un défaut. Je ne m’attendais pas à ce qu’il sorte en 2010, je voulais qu’il arrive un peu plus tôt, mais il correspond à un moment de bilan. J’avais envie d’apporter un disque de crise, de mutation.
- À l’écoute, on a l’impression que sa gestation a été lente…
Le processus de création est très long. Je mets quatre ans pour faire un album mais je ne vois pas comment on peut faire autrement. Maintenant ce sera peut être différent, je pourrais demander de l’argent au label pour faire des sessions en studio car avant je faisais cela moi-même. Cela peut être motivant d’avoir la possibilité d’apporter un texte directement de ma chambre au studio, d’engager un super batteur et d’avoir un morceau en un jour. Même si je ne suis pas sûr que cela fonctionne. Je n’y crois pas trop à vrai dire. Il faut vivre entre les disques.
- France Culture
Cette chanson est un peu une bande-annonce, un inventaire. Le texte est venu d’un trait, il était beaucoup plus long au départ. Il s’est couché sur des bribes de musiques qui existaient depuis un moment. Mais c’est dans le phrasé qu’elle est née véritablement. C’est un texte qui ne se lit pas mais qui se dit. Je l’ai amenée un peu à reculons à Alf qui a mixé l’album. Je me demandais s’il allait accepter ce genre de truc. Quand le disque a été fini et que j’ai cherché un label, les gens ne pensaient pas du tout qu’elle pouvait être un single. On me parlait plus de Imbécile Heureux par exemple, certains cherchent des choses évidentes à la Bénabar.
Maintenant, la chanson s’impose et je commence à me rendre compte de l’impact qu’elle a. Récemment sur un plateau télé où je la jouais, des gens comme Philippe Lavil ou Jean Luc Lahaye m’ont congratulé, c’est étrange. Lahaye m’a tapé sur l’épaule en me disant « C’est énorme, ça fait penser à Fade to Grey ». J’aurais pu m’attendre à ce qu’ils prennent cette chanson comme un ovni un peu distant. Mais pas du tout. Il existe une version allemande désormais, chantée par Dorothée qui joue du clavier dans le groupe et il va y avoir des versions italienne et chinoise. J’ai proposé au chanteur de Vampire Weekend d’en faire une anglaise.
- Influences
Quand le disque a été terminé, Alf m’a dit « C’est impossible que tu ne connaisses pas l’album de Polnareff, Polnareff’s, qui date de 1971 ». Il y voyait une influence sur Mémé 68 par exemple. Mais je ne connaissais pas du tout cet album. Et c’est vrai que j’ai réalisé qu’il pouvait y voir des comparaisons dans le style.
Sa production est merveilleuse. On me parle aussi de Christophe, mais je n’aime pas plus que ca…
En fait, je ne pense pas qu’il y ait eu d’influences majeures. Mais je cite souvent Pierre Vassiliu. C’est le seul chanteur français qui ait cette sensibilité du parlé chanté. C’est ce dont je suis le plus proche, sur la chanson Reproductions par exemple. Pendant l’enregistrement du disque j’écoutais aussi beaucoup The Wings, leurs arrangements, la petite voix du chanteur.
- Cinéma
Les émotions artistiques les plus violentes pour moi viennent du cinéma. Le cinéma m’apporte de l’énergie. Il est par-dessus tout ce qui me donne envie de faire des chansons. On peut sortir d’une projection d’Avatar en ayant envie d’écrire une mélodie. Il y a une telle débauche d’énergie créative dans le cinéma, c’est concentré. Je ne sais pas pourquoi mais un livre ne me fait pas le même effet. Il peut habiter en moi une semaine, un mois, mais ce n’est pas pareil. Je me souviens du film d’Abdellatif Kechiche La graine et le mulet que j’avais vu pendant la création du disque. En rentrant chez moi, j’avais une envie furieuse de composer.
- Parents
Je ne veux pas apporter ce disque en disant qu’il parle de ma vie parce que je trouve cette posture dégueulasse. L’émotion de la chanson Si On Ne Se Dit Pas Tout me plaît vraiment mais il y a beaucoup de mots que j’aurais pu ne pas mettre pour éviter d’être dans la véracité. Elle parle d’une situation vécue, je l’ai écrite après un repas avec mon père mais je veux éviter la personnification.
- Gainsbourg
Les avis sur mon disque sont très tranchés. Des gens le trouvent horrible, pensent que je n’ai pas de voix. Une journaliste a raconté que j’étais un salaud parce que j’avais samplé Gainsbourg en oubliant de le signaler sur le livret de l’album. Elle était très énervée et trouvait que c’était un emprunt évident, mais moi je n’ai pas samplé Gainsbourg du tout.
Gainsbourg c’est très beau, il procure des émotions esthétiques. Des envolées de cordes, un coup de basse, un grain de voix… Mais derrière cela, rien de souriant, rien de chialant. Rien qui me motive vraiment quand j’entends une bonne chanson. Il m’inspire un vague sourire. Ca s’arrête là. Même si c’est quand même important, parce que comparé à la plupart des musiques que l’on entend, c’est beaucoup mieux. Mais ce qui m’horripile c’est que pour tous les jeunes musiciens français, c’est le Commandeur. C’est une vision biaisée de la chanson. Son oeuvre est importante mais il n’est pas l’horizon ultime de la chanson française.
Je suis beaucoup plus influencé dans l’écriture d’une chanson par Morrissey à l’époque des Smiths. Un titre comme Panic parle plus. C’est direct. Des chansons comme celle-là m’accompagneront toute ma vie.
- Interview Arnaud Jamin, photos Matthew Oliver

janvier 25th, 2010at 13:43(#)
Belle Iw. Ce mec le mérite. :)
février 2nd, 2010at 22:36(#)
J’espere qu’Ezra acceptera de faire la version anglaise de France Culture!!