Girls : Interview
octobre 31st, 2009 | Published in MUSIQUE/MUSIC
Du groupe Girls, et de son Album, on a déjà beaucoup entendu parler.
Pour des raisons aussi différentes que l’enfance et l’adolescence tourmentées de son chanteur , né dans une secte hippie extrême et de facto isolé de toute culture et vie sociale jusqu’à ce qu’il s’en échappe à seize ans, leur mode de vie actuel mis en scène de façon naturaliste jusque dans leurs vidéos, mais surtout pour l’excellent disque qu’ils ont sorti il y a quelques semaines et le charisme formidable de ses deux auteurs.
Le 6 octobre dernier, Girls en pleine tournée européenne, est de passage à Paris. Sur le perron d’un petit hôtel parisien immaculé, un grand type aux yeux verts et au teint mat, s’endort à moitié sur l’épaule du frêle jeune homme pâle et blond assis à côté de lui.
Christopher Owens et Chet Jr White, écroulés de fatigue (ils tournent de façon extensive depuis des mois), mais d’une gentillesse et d’une disponibilité rarement vues, sont là, souriant. Nous nous installons au dernier étage de l’hôtel, dans une minuscule chambre blanche ; et assis sur les lits défaits, dans un silence entrecoupé par les éclats de voix des enfants jouant dans la rue et les passages d’aspirateur dans les chambres voisines ; nous parlons musique. De ces disques qui ont modelé leur goût et participé à la naissance de Girls. Ce mélange détonnant entre la découverte tardive et bouleversante de la pop musique la plus catchy des années 90 pour Christopher, et la culture pop classique post 60’s qui berce Chet Jr White depuis son enfance.
For many reasons, the band Girls has received a lot of attention lately. For the tormented childhood of the singer, raised in an extreme hippy sect, and therefore isolated socially and culturally from the world till he was sixteen, when he finally escaped ; for their current lifestyle, that they display barefaced in their videos; but above all, for the two charismatic musicians and their latest album which deserves all our attention.
On October the 6th, in the midst of a European tour, Girls reached Paris. On the steps of a little Parisian hotel, a tall guy with green eyes and dark skin leans half asleep against the shoulder of a frail young man sitting next to him. Christopher Owens and Chet Jr White wait for us, exhausted by months of intensive touring yet smiling and outgoing. We settle down in a small white room on the hotel’s last floor. Sitting on unmade beds, silent but for the cries of children in the street and the neighbouring hum of vacuum cleaners, we talk about music. We talk about those albums which shaped their tastes and contributed to the birth of Girls. A mixture of Christopher’s late and overcoming discovery of the 90’s catchiest pop, with the classical post 60’s culture Chet Jr. White grew up with.
Il n’y a pas de sous-titres pour cette interview, la traduction française est ci-dessous :
Premiers souvenirs musicaux :
Christopher Owens : (Michael jackson, Dangerous). Mon premier disque était un cadeau de mon demi-frère. Je l’ai eu pendant un an avant de pouvoir l’écouter, car je n’avais pas de lecteur CD. Il n’y en avait pas autour de moi. Je l’ai longtemps trimballé mais comme je n’étais pas censé l’avoir, je l’avais caché.
Quand je l’ai enfin écouté, je connaissais certaines des chansons qui passaient à la radio. Mais l’écouter en entier, ça m’a fait un choc impossible à décrire, car je n’avais pas grandi en écoutant de la pop.
Je savais qu’il allait être bien et je l’avais depuis tellement longtemps que, quand j’ai enfin pu l’écouter, je l’ai passé en boucle. Je l’écoutais au casque, j’entendais tout les détails, c’était incroyable.
Sur cet album, je pense qu’il a vraiment fait quelque chose de spécial. Pop-métal, pop-gospel, pop-rap, pop-R’n’B, cette chanson Keep It In The Closet. Chaque titre a un clip merveilleux, comme Do You Remember The Time ? . Je trouve que sa voix est au top sur cet album. Il transcende les qualités humaines. Je ne sais pas si c’est parce qu’il était une grande star depuis longtemps qu’il était meilleur que tous les autres, mais pour moi, c’est un album génial.
JR : Quand j’étais petit, j’avais l’habitude de… ça va sembler banal, mais je me réveillais avec le Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles. L’introduction, quand on a l’impression qu’ils commencent un concert, j’ai toujours trouvé ça énorme. Je ne sais pas pourquoi, mais il fallait que j’écoute cet album avant de monter dans la voiture. Graceland de Paul Simon : c’était un super album. Mes parents faisaient partie de tous ces trentenaires qui ont beaucoup écouté cet album à sa sortie. Un super album, qui me rappelle les voyages en voiture avec ma mère ; elle l’écoutait en boucle.
Les Ramones, bizarrement. Les Talking Heads étaient très populaires à la maison, ma mère les écoutait beaucoup. À une époque, au moins, ils avaient du goût. Puis j’ai acheté mes deux premiers albums punk, Black Flag Jealous Again, un maxi avec 4 chansons : Jealous Again, White Minority, je ne me rappelle plus des autres, heureusement. Et le copain de ma sœur m’a acheté London Calling - ça a été très important pour moi.
Songwriting :
CO : Le disque qui m’a donné envie de composer, c’est Holy Shit Stranded At Two Harbors. La première fois, je l’ai écouté en cassette, pas en album, juste des chansons au hasard. J’en suis immédiatement tombé amoureux. C’était un son que je n’avais jamais entendu auparavant, et en même temps, que je connaissais par cœur. La façon dont ils avaient été traités, tous ces sons familiers qui deviennent quelque chose de complètement nouveau… C’est un peu ce qu’on essaye de faire. Ça m’a évidemment influencé, car c’est comme ça que j’essaye de travailler. En plus, Matt Fishbeck, qui a écrit toutes les chansons de cet album, est un ami. Je me souviens être backstage avec lui et un autre groupe qui allait jouer avec nous. Et il leur demandait direct : « Et vous, vous faites quoi ? Qu’est-ce que vous essayez de transmettre avec votre musique ? ». Et souvent, ils n’arrivaient pas à répondre. Ça s’entend dans toutes ses chansons. C’est la vie ou la mort, c’est très sérieux. Il essaye désespérément d’écrire quelque chose d’important, mais sans effort apparent. Cet album m’a vraiment donné envie d’en faire un à mon tour.

Je n’ai pas d’album préféré de Felt, pour moi, ils forment un tout. C’est le meilleur groupe. Mon groupe préféré. Mais, j’ai un album préféré de Lawrence : Denim on Ice. Il a vraiment chopé quelque chose d’unique. Quand on lit la feuille de session, il y a au moins 50 musiciens qui ont participé à cet album. Par exemple, il y a un mec qui passe pour jouer du saxo. Et il y a une partie, à la fin, où il parle de la création du disque, il remercie tout ceux qui on joué dessus. Chaque chanson est importante, avec un son extraordinaire, jamais entendu.
Un autre album qui m’a vraiment marqué, c’est Mellon Collie & the Infinite Sadness des Smashing Pumpkins. C’est le premier album que j’ai acheté. Et rebelote. Je l’ai acheté à Ljubljana, en Slovénie, et je n’avais pas de lecteur CD. Je ne l’avais jamais écouté, mais je connaissais la pochette. Et c’était un double album, le premier double album que je voyais. Je me disais : « Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? » Ça m’obsédait. Il y avait un seul petit disquaire à Ljubljana. J’y allais quand j’avais un moment de libre, je regardais l’album. Et un jour, je l’ai acheté, je l’ai mis dans mon sac, et je l’ai trimballé pendant un an, comme le Michael Jackson. Quand j’ai fini par l’écouter, c’était incroyable. Il y a le son typique des Smashing Pumpkins, ce son épique de Siamese Dream ou Tonight, Tonight. Et ensuite il se passe un truc complètement neuf, ils se mettent à faire toutes ces chansons bizarres comme Lily ou We Only Come Out At Night. C’est super, vraiment cool, c’est aussi réussi que tout ce que pouvait faire les Beatles. Les Beatles se disaient : « Eh ! on va devenir un groupe de studio et on va faire des albums fantastiques, concept, révolutionnaires.». Mellon Collie & the Infinite Sadness a autant de morceaux fantastiques, en un seul album. Ils ont vraiment bombé le torse, ils ont touché à tous les styles sur cet album.
JR : Tout ce que faisait le Wrecking Crew, de Jan & Dean aux Beach Boys, jusqu’à Captain and Tenille. Tous ces albums qui venait de L.A., les Byrds, tout ça. Tous ces musiciens de studio venaient de deux ou trois studio à L.A. Des trucs merveilleux. J’aime aussi les jeunes groupes qui font leurs albums, en essayant de les emmener autre part. Toutes sortes de choses.
Points communs :
JR : On a tous les deux bon goût.
CO : Oui, nos goûts s’accordent. Si j’écrivais une chanson que JR voulait produire façon Portishead, avec un DJ, je dirais : « Désolé, je travaille avec quelqu’un d’autre ». Mais en discutant, on voyait bien qu’on était sur la même longueur d’onde.
JR : Je croyais que tu allais dire que j’allais avoir le droit d’avoir un DJ sur scène, je commençais à être super emballé !
Derniers disques écoutés :
CO : Pendant la dernière tournée, dans une station-service, j’ai acheté un album de George Jones. Une fois rentré, je l’ai écouté en boucle pendant une semaine, ce qui m’a inspiré une chanson. C’était assez cool, ça m’a peut-être poussé à devenir un meilleur song-writer. La musique country c’est génial, parce que c’est juste un mec et sa guitare. Bien sûr, il y a le son et l’enregistrement. Cette musique me donne envie, en tant que song-writer, de voir ce qu’on peut faire avec seulement des paroles et des accords. Écrire une chanson qui s’appelle simplement Your Heart Turned Left, But I was On the Right ! Toute la chanson découle de cette idée ! Il y a une autre chanson où il compare l’amour à une course hippique, parle du chagrin qui arrive dans le premier couloir, la jalousie qui arrive dans le deuxième, comme dans une course. Il est très malin. J’aimerais bien écrire de bonnes chansons comme ça.
JR : Sur la dernière tournée, il y a eu une session acoustique à St-Louis, à laquelle je n’étais pas. Mais je l’écoute beaucoup, ça me permet de préparer les prochains morceaux avant l’enregistrement, de déchiffrer des lignes de basse. C’est tout ce que j’écoute en ce moment. Tout ce qui compte, c’est comment traiter les prochaines chansons. Tu te retrouves parfois dans des périodes où tu n’écoutes plus du tout de musique pendant des mois, non ? Moi, oui. Pour être honnête, récemment je n’ai eu le temps de rien écouter. J’écoute juste ces 4 chansons qu’on a pas encore enregistrées. Je n’ai pas de mal à imaginer le son qu’elles auront à la fin, mais il faut aussi trouver des façons de les jouer en live.

Quelle est la première chose qui vous traverse l’esprit au réveil ces jours-ci ?
JR : La première chose qui me traverse l’esprit le matin : pourquoi est-ce que je dois me réveiller maintenant !
- Interview Geraldine Ancri, traduction David Nichols, photos Alexandra Chalaud.